La Révolution



Le Parlement de Paris à Troyes



L’exil du Parlement à Troyes marque une date importante dans notre histoire, parce qu’il amène les premiers désordres de la rue à Paris et les premières manifestations de l’opinion en France. La réconciliation du parlement avec la Cour ne fut qu’une trêve qui ajourna les difficultés sans les résoudre.

         Le 15 août 1787, le garde des sceaux expédie 170 lettres de cachet aux membres du Parlement pour leur enjoindre de se rendre à Troyes dans un délai de 4 jours. Ils obéissent sans protester, mais il leur est plus facile de quitter Paris que d’arriver à Troyes. Les voitures publiques sont rares et ne contiennent que 6 à 8 places. Les chevaux de poste manquent sur la route. A Troyes les cavaliers de la maréchaussée doivent en requérir aux postes les plus voisines, à Estissac,  Voué, Arcis, Montiéramey. Sur tout le parcours, les magistrats sont accueillis avec empressement par les populations « qui les saluent de leurs acclamations ».

         Les habitants de Troyes apprennent le 16 août, vers 7 heures du matin, que le Parlement est transféré dans leur ville. Les magistrats exilés, avec les greffiers, les secrétaires, les huissiers et les officiers subalternes qui doivent les suivre, sont au nombre de 235. Les officiers municipaux, réunis immédiatement pour s’occuper des logements, trouvent chez leurs concitoyens le plus vif empressement à leur en offrir. Lorsque l’intendant de Champagne arrive de Châlons vers midi, il voit qu’il est inutile de stimuler un zèle et une bonne volonté, auxquels toutes les classes s’associent.

La présence des magistrats donne lieu à de nouveaux témoignages de sympathie. On se presse sur la promenade située en dehors des murs, entre la porte du Beffroi et la porte Saint-Martin, pour les voir et les acclamer. La municipalité reste toute la journée en permanence à l’hôtel de ville, envoyant au-devant d’eux des guides qui demandent leurs noms et les conduisent aux logements qui leur sont destinés. Le premier président descend à l’abbaye de Saint-Loup, un président va chez les Cordeliers, un chez le marquis de Mesgrigny, les 2 plus éloquents soutiens de la cause du Parlement sont logés l’un chez l’ancien maire Berthelin, l’autre chez le chanoine Larmet. Le clergé, la noblesse, la magistrature, la bourgeoisie, le commerce se disputent l’honneur de recevoir ces hôtes inattendus. Ce n’est pas seulement la courtoisie et le respect, c’est aussi la conformité d’opinion et l’admiration pour la résistance des membres du Parlement, qui portent les habitants à leur ouvrir avec autant d’empressement leurs maisons et à les illuminer en leur honneur, comme ils le font les premiers soirs. La plupart des Troyens adhèrent à leurs principes, et le bailliage a toujours soutenu et appliqué leurs doctrines soit dans leurs décisions sur les refus de sacrements, soit dans leur résistance aux réformes judiciaires de la fin du règne de Louis XV.

         Le procureur général, retardé par le manque de chevaux, n’arrive à Troyes, que parmi les derniers. Les chambres du Parlement se réunissent le 22.

         Le Parlement, pendant son séjour à Troyes, ne peut se livrer à l’examen des affaires judiciaires : à l’ouverture de chaque audience, l’huissier appelle en vain les causes. Les procureurs, avocats, plaideurs sont restés à Paris. La cour n’a pas d’accusés à juger. Il n’y a pas de prison à Troyes pour les recevoir. Celles du bailliage, pour 70 personnes, sont remplies, celle de l’évêché n’a pas de concierge et ne peut contenir que 4 à 5 personnes, or, il faut en loger 200 ! On fait disposer dans les chambres hautes des prisons du bailliage, des cloisons en fortes planches scellées, avec des crampons de fer pour renfermer les accusés. Les juridictions de Paris envoient des députés qui viennent aux audiences suivantes exprimer leurs sentiments de sympathie et de condoléances. 

« Des hommes distingués et des femmes animées du plus vif patriotisme » quittent la capitale pour visiter les conseillers. Les témoignages de sympathie et de dévouements sont si nombreux et si vifs, que le gouvernement craint un instant que l’exil du Parlement ne devint la cause d’un mouvement général. Il envoie l’ordre à plusieurs régiments de se tenir prêts à marcher sur Troyes à la première injonction.

Troyes est pour les magistrats une résidence hospitalière, les habitants les accueillent à merveille : « il n’est pas possible d’être mieux traité, écrit le président, excepté par les marchands de tout genre qui vendent tout à un prix exorbitant ».

L’évêque Claude-Mathias-Joseph de Barral, revenu de son château de Saint-Lyé, pour recevoir les membres d’un corps dont il avait fait partie, quoique souffrant de la goutte, préside tous les jours un souper de 40 couverts et les invite parfois à des repas plus nombreux. Ses salons leurs sont ouverts le soir. Dans toute la ville, ce sont des fêtes et des repas sans fin. Les présidents tiennent table ouverte, les conseillers rendent aux habitants leurs invitations. La consommation des traiteurs est triplée, et l’on brûle pour leur cuisine tant de bois, qu’on est sur le point d’en manquer dans la ville. Rien n’est épargné pour eux des meilleures productions du pays, et l’on répète souvent à Troyes, comme une sorte de dicton, que, depuis le séjour du Parlement « il n’y a plus de grosses écrevisses ».

Les lettres patentes du roi, signées du 21 septembre, rétablissent le Parlement à Paris et le déclarent en vacances jusqu’à la Saint-Martin. 

Avant de quitter Troyes, le Parlement veut y laisser le souvenir de sa générosité. Sur la demande de l’évêque et de ses nièces,  Mmes de Barral, les présidents de chambre font une collecte dont ils remettent le montant aux curés des paroisses. Les dames de la grande bourgeoisie quêtent à l’entrée de la grande salle d’audience, en faveur des prisonniers pour dettes. Elles recueillent 3.550 livres. Les prisonniers pour dettes, au nombre de 7 reçoivent en outre chacun 48 livres. Les quêteuses vont elles-mêmes les délivrer, et les amènent dans la salle d’audience, afin qu’ils expriment leur reconnaissance aux magistrats auxquels ils doivent leur liberté.

La séance du 24 septembre est la dernière que tient le Parlement dans le Palais des Comtes de Champagne. Il y reçoit les félicitations du chapitre de la cathédrale, des officiers du bailliage, de la municipalité, de l’élection, de la monnaie, des avocats et des juges consuls. Les orateurs, ne craignant plus de déplaire au roi en louant le Parlement, rivalisent d’enthousiasme dans l’expression de leurs éloges. L’abbé de Champagne, grand-chantre du chapitre de la cathédrale, parlant au nom de l’église de Troyes, formule le vœu qu’un monument public soit élevé dans l’enceinte du palais « pour attester à jamais ce que vous avez fait pour la cause générale et pour nous-mêmes : la patrie et la religion le sollicitent ensemble comme un interprète immortel du sentiment qui nous anime ». Le lieutenant-général du bailliage leur dit : « nous remontrons sur nos sièges avec un saint respect, et la gloire de les occuper après vous sera la récompense de notre zèle ». Les avocats tiennent un langage plus ferme, exprimant avec vérité les intentions qui avaient guidé le Parlement dans sa conduite, et adhérent entièrement à ses principes.

Son discours est un témoignage précieux du mouvement libéral que la résistance de la magistrature avait provoqué, et qui bientôt allait soulever la France toute entière.

L’audience du 24 levée, rien ne retient les membres du Parlement à Troyes. Leur départ est salué des acclamations populaires : ils montent en voiture aux cris de vive le Roi, vive le Parlement ! Les habitants les voient avec regret s’éloigner : le mouvement et la vie qu’ils avaient apportés dans la ville allaient cesser. Les magistrats gardèrent de leur côté le souvenir du court séjour qu’ils y avaient fait. La plupart d’entre eux adressèrent à leurs hôtes des lettres de remerciements et de témoignages de reconnaissance, et conservèrent avec eux des relations durables, dont la tradition subsista longtemps dans certaines familles.

 

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